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AIAC News
Bollettino informativo
dell'Associazione Internazionale di Archeologia Classica

AIAC NEWS N. 2 (Settembre 1994)

UNE MALADIE SCIENTIFIQUE : LA COLLOQUITE

par Jacques Le Goff *

Je suis peut-être, étant en fin de carrière, plus sollicité que d'autres. Mais je sais que la maladie contre laquelle je me défends touche la plupart des enseignants et des chercheurs en sciences sociales et humaines. C'est la colloquite, la multiplication des colloques. Il n'est pas aujourd'hui d'université, de centre scientifique, d'équipe de recherche, de société savante, qui ne fasse au moins en partie dépendre son prestige de l'organisation de colloques. Le développement - trés heureux - des relations entre chercheurs et universitaires étrangers multiplie le nombre de participants potentiels et réels - aux colloques qui, pour servir le renom recherché, se doivent d'être internationaux. La décentralisation qui, dans beaucoup de pays européens, le nôtre en particulier, a créé - et c'est aussi une bonne chose - des institutions locales et régionales qui se préoccupent souvent - et il faut les en féliciter - de savoir et de culture ajoute un nouvel ensemble de colloques mis sur pied et au moins partiellement financés par ces institutions. De plus ces colloques aboutissent presque toujours à des publications intégrales - il est bien difficile à un organisateur de colloques de refuser ou de trop réduire une communication dont la publication lui a pourtant paru à lui-même et à la majorité des participants ne pas s'imposer.
Je tiens à dire que j'ai participé à d'excellents colloques qui font progresser la science, que je crois nécessaire qu'un colloque soit d'une qualité qui en rende la publication souhaitable et que cette publication doit même être une condition de financement du colloque, que j'estime bénéfique la réflexion et la discussion collectives qu'implique un colloque, que les colloques sont des lieux de rencontres intellectuelles et humaines agréables et profitables, que les colloques qui mettent en rapport les universitaires et les chercheurs avec des représentants des collectivités locales ou régionales et des membres de la société n'appartenant ni au monde universitaire ni à celui de la recherche font heureusement sortir les membres de ces mondes du vase clos. Mais nous en sommes arrivés à un point où le nombre et la fréquence des colloques ont quelque chose de pathologique. Il faut nous vacciner contre la colloquite.
Si j'acceptais de participer à tous les colloques où je suis invité - et je répète que la plupart de mes collègues sont logés à peu près à la même enseigne - je passerais tout mon temps dans les trains ou les avions et dans des lieux - souvent très agréables - éloignés de mon domicile et des endroits où je travaille. Comment pourrions-nous alors élaborer la matière à présenter à des colloques ? Comment pourrions-nous prononcer et rédiger des communications sans avoir le temps de produire leur contenu ? Je suis en retard pour la rédaction définitive de quatre à cinq communications à des colloques passés et j'en vois pointer d'autres bien que j'aie de plus en plus le courage de refuser même pour des colloques qui m'intéressent et à des organisateurs que je voudrais satisfaire.
Ces colloques on franchi la ligne au-delà de laquelle de profitables ils deviennent nocifs pour la recherche. Ils dérobent trop de temps à la recherche, à l'enseignement et à la rédaction d'articles et d'ouvrages qui sont plus droitement dans la ligne de nos réflexions et de nos recherches personnelles auxquelles nous avons le devoir de réserver une part, sinon prioritaire, du moins importante de nos activités et de nos publications. Ils prennent trop de forces et trop d'argent aux personnels et aux budgets scientifiques. Rendons-en une part à la recherche elle-même.
Loin de moi de vouloir supprimer les colloques ni même de leur faire subir des coupes sombres. Ils ont rempli et doivent encore remplir une fonction bénéfique. Ils sont un des éléments essentiels de la confrontation et de la circulation nécessaires du savoir. Ils peuvent être un aboutissement définitif ou provisoire qui couronne et stimule la recherche.
Mais soyons raisonnables. Faisons tomber la fièvre. Ne colloquons pas à tort et à travers. Soumettons les subventions à des colloques à un examen attentif de leur intérêt, de leur rapport avec les grands thèmes prioritaires du CNRS, du nombre des participations annoncées (un colloque n'est pas un congrès). Faisons examiner les subventions pour publication par des commissions d'experts indépendants. Demandons aux organisateurs de colloques de préserver leur fonction de dialogue et de discussion en ménageant des temps suffisants à cet effet au lieu de les réduire à une suite compacte de communications. Créons un état d'esprit à l'égard des colloques. Arrêtons le jeu de la compétition. Persuadons-nous que, s'il y a des colloques utiles et féconds, il est aussi nécessaire d'aérer le calendrier des colloques et de transférer une partie du temps, de l'argent et des efforts qui leur sont consacrés à la recherche silencieuse, productrice et communicable sous d'autres formes tout aussi nécessaires et plus fondamentales.

Halte à la colloquite !
Protégeons-nous en nous-mêmes.

* L'interesse e l'attualità delle idee espresse dall'Autore ci hanno spinto a pubblicare integralmente l'articolo apparso nel n° 32 (dicembre 1993) della rivista del CNRS, Science de l'Homme et de la Société (n.d.r.).


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